Annexe
Sans mai 68, elle ne serait pas.
Mai 68 :
Juste assez d'essence pour retrouver la rue Bonaparte certains soirs...
Et cette longue tapisserie de M. Le Corbusier qu'il faudrait bien faire jaillir un jour tout entière.
Et cette lettre de mon ami Jean-Pierre Chabrol où il réclamait le droit de vivre « entre cave et grenier ».
Et la preuve que l'épaisseur d'une moquette ne suffisait plus à rassurer l'âme contestataire des angoissés de mai.
Et un avant-projet de M.J.C., collé sur une planche à dessins, mais restant un dessin...
Et le souvenir des nombreuses réunions...
Mais le temps, du temps, du temps.
Quel inventaire !
Ce n'est pourtant « que ça », la M.J.C. des Sablons !
Après c'était facile :
Pensez donc : j'avais en plus un outil, un simple outil d'artisan : le Modulor.
Je plains ceux qui l'emploient comme système, une philosophie. Il n'a rien d'une formule magique à préfabriquer un snobisme de proportions.
Par contre, bien dans le creux de la main, il vous aide beaucoup !
Savez-vous qu'il correspond à une gamme chromatique, par le truchement de ses deux séries.
Étalonné sur un « la », il retranscrit ainsi en profilés d'aluminium, le rythme des arbres du parc, pourvu qu'on lui choisisse... la berceuse de Mozart !
Mais à tous ne suffisent point ces arbres poussés jusque dans le foyer :
- se caler le dos au mur sous un plafond, sans même avoir besoin d'allumer un feu de décorateur,
- descendre un escalier en riant aux éclats,
- se sentir neuf lorsqu'un triangle de ciel remplace les 2,40 m du législateur,
- d'un clin d'œil au miroir d'eau, doubler ce volume,
- caresser de la main ces obliques de bois, peu conformistes,
- de proche en proche, de marche en marche, rencontrer « quelqu'un d'autre qui fait autre chose »,
- s'arrêter pour être un peu ce quelqu'un parce que d'autres sont là maintenant et que d'autres étaient là « avant ».
C'est ce que « ceux d'avant », les bâtisseurs, ont senti aussi puisqu'ils sont harmonieusement inscrits dans cette longue chaîne.
Ceux d'avant !
Je pense à l'ingénieur poète qui traduisait vues, plans et « détails d'exécution ».
- aux charpentiers compagnons amoureux de leur tâche,
- aux maîtres maçons fiers de leur précision,
- aux couvreurs, mangeurs de ciel, debout sur « leur faîtage »,
- à tous ces compagnons ouvriers, chefs de chantier, sentant réellement déjà la présence de vous autres, « ceux d'après ».
Et pourtant, ceux d'avant, c'étaient aussi tous les industriels qui ont fabriqué des produits élaborés, et dont ils sont fiers aussi, mais qui leur échappent aussitôt fermée la porte du camion de livraison.
Pour un fois, sur ce chantier, un immense « méchoui » a réuni ces auteurs différents, étonnés de se sentir majeurs, devant la seule chose importante qu'est la chose construite.
Enfin, « ceux d'avant », ce sont aussi ceux qui ont su programmer, budgétiser, emprunter, rembourser, payer, le maître de l'ouvrage qui est le maire de Marly-le-Roi.
Mais le plus grand de « ceux d'avant », n'est-il pas celui d'après, vous ?
Bien amicalement
Robert Benoît
MJC Jean-Vilar, Marly-le-Roi, France [Techniques et architecture 294 - 10/1973 - p. 106]