« de proche en proche »

 

Extrait d’un entretien avec Boris Sallou, directeur du Centre culturel Jean Vilar de 2007 à 2011, réalisé par Rudy Mahut, archiviste de la Ville de Marly-le-Roi, à l’occasion de la préparation de l’ouvrage Marly et ses associations, évocation d’un patrimoine vivant publié par la Ville de Marly-le-Roi.

Rudy Mahut : N’y a-t-il  pas une réflexion intellectuelle au sens de l’organisation architecturale du bâtiment ?

Boris Sallou : Ce qui marque l’œil et l’esprit tout d’abord, c’est l’originalité de l’architecture.  Ce geste architectural de Robert Benoît est tout à fait étonnant et d’une grande complexité. Nous y retrouvons la pensée de son créateur qui souhaitait « réunir la cave et le grenier ». Ainsi, la Maison Jean Vilar est-elle constituée d’une pyramide tronquée dans laquelle pénètre une seconde pyramide renversée, posée sur son sommet. Cette architecture est dans la veine – sans la fluidité des traits cependant – du Pavillon Philips que Le Corbusier et Xenakis ont imaginé et réalisé pour l’Exposition Universelle de Bruxelles à la fin des années cinquante : un bâtiment-toit, plusieurs pointes dressées dans le ciel et un emboîtement de volumes. Robert Benoît ne cachait d’ailleurs pas cette filiation. Dans une lettre1 de présentation du projet en 1972, il raconte avoir utilisé cette invention de Le Corbusier bien connue des architectes,  le Modulor ; une grille de mesures destinée à normaliser les proportions et les équilibres des volumes. Je crois que tous ceux qui fréquentent le lieu perçoivent, même de façon diffuse, l’harmonie de cet espace.
L’extérieur d’abord : une toiture très pentue recouverte d’ardoises et prolongée par une verrière. L’intérieur ensuite, sur trois niveaux desservis en continu par une circulation-escalier : le foyer et l’administration ; en surplomb l’accueil et les coursives ; puis la salle de spectacles enserrée dans la pyramide renversée ; dans la pointe sous la scène, les loges.
La variété des couleurs du bois de la charpente et des lambris participe à l’atmosphère chaleureuse du lieu.

RM : … du bois en lamellé-collé ?

BS : Oui, une technique du lamellé-collé qui a rendu possible cette construction avec sa charpente aussi imposante, comme pour l’église Saint Thibaut toute proche et presque contemporaine du Centre. Un lamellé-collé qui au cours du temps aurait pu souffrir des écarts de température et d’hydrométrie, causés principalement par la verrière ouvrant au sud, mais qui trouve, grâce à l’eau du bassin central, une fraîcheur et une humidité constante. Très souvent l’été, lorsque le bassin est vidé pour être nettoyé, c’est toute la structure des poutres qui craque, qui travaille et semble souffrir. Dès la remise en eau du bassin, tout s’apaise et devient silencieux ; la structure retrouve un peu de sa « tranquillité ». L’architecte voyait aussi dans ce plan d’eau un « miroir pour doubler le volume ». Il ajoutait – et c’est très éclairant – que son œuvre invitait à « caresser de la main les obliques de bois peu conformistes, de proche en proche, de marche en marche »… et des marches il n’en manque pas ! Les circulations du Centre sont comme un grand escalier en spirale qui prend le bassin comme axe central, axe qui est aussi le socle de métal où les poutres se rejoignent supportant le poids du bâtiment… « de proche en proche » donc… « de marche en marche, rencontrer quelqu’un d’autre qui fait autre chose ». C’est tellement vrai, hier comme aujourd’hui. Hier parce que cette MJC accueillait des jeunes de différents quartiers et des animateurs pour des ateliers de poterie et de photographie, un ciné-club avec ses programmateurs et son public… Aujourd’hui encore parce que le Centre culturel Jean Vilar est toujours un lieu de vie et d’échanges, et que nous y rencontrons des comédiens, des musiciens, des danseurs, des plasticiens, des spectateurs, des amateurs, et puis l’équipe du Centre culturel bien sûr, avec ses deux régisseurs Reza Valant et Matthieu Ply, Dominique Riccoleau à l’accueil et à la billetterie, Murielle Sarrus et Élodie Baronnet à l’administration, Alexia Brière pour le jeune public, Marie-Claire Messina au secrétariat et Anne Regnault à la diffusion et au bar… Chacun avec son métier propre, chacun avec ses missions.

RM : Gérard Constant2 nous a raconté que la verrière qui entoure le Centre était une partition de musique.

BS : Effectivement. Avec cette verrière, nous retrouvons un élément architectural très caractéristique qui a été inventé pour le Couvent de La Tourette par Xenakis et Le Corbusier –  et oui encore eux ! Cette façade de verre, qualifiée d’ondulatoire, constitue une partition dont chaque largeur entre les montants d’aluminium est associée à une note de musique. La musique et l’architecture sont ainsi réunies. Robert Benoît raconte d’ailleurs que son Modulor est une gamme chromatique. Et pour appuyer encore son propos, il choisissait comme épigraphe en couverture de la plaquette promotionnelle de son cabinet d’architecture et d’urbanisme une citation de Goethe : « L’architecture, c’est de la musique figée ». Et bien pour la Maison Jean Vilar, Robert Benoît a choisi de figer, dans le temps et l’espace, une berceuse de Mozart.

RM : Gérard Constant nous disait que c’était la Petite musique de nuit de Mozart.

BS : Le texte de Robert Benoît indique pourtant une berceuse. C’est à vérifier. N’oublions pas tout de même que notre architecte est poète et qu’une berceuse est bien une petite musique qui se fredonne souvent la nuit. (sourire) De plus, si la structure architecturale du Centre culturel Jean Vilar est véritablement un objet mathématique et esthétique d’une extrême richesse et d’une étonnante variété des formes, c’est bien aussi une œuvre poétique. Petite musique de nuit, raga de la nuit avancée ou berceuse, nous restons dans l’univers du rêve et des visions créatrices.

RM : Du rêve à la réalité, qu’en est-il aujourd’hui ? La structure a-t-elle un peu de mal à vieillir parce qu’elle était novatrice ?

BS : Une structure novatrice sans aucun doute et des matériaux utilisés qui pour certains ont vieilli peut-être difficilement : les joints de la verrière essentiellement. Avec le temps, les vitrages se sont en effet affaissés conduisant à des problèmes d’étanchéité et d’isolation thermique. À la Petite musique de nuit ou à La Berceuse de Mozart, répondait souvent la complainte des courants d’air ; un chant que nous n’entendons plus avec les travaux qui viennent d’être entrepris par la Ville et qui doivent se poursuivent en 2012. Pour un ouvrage qui va bientôt fêter ses quarante ans, le bâtiment Centre culturel Jean Vilar se porte bien.
Pour en revenir aux caractéristiques de la construction, il y a un autre aspect qui était remarquable à la création du lieu : son théâtre en rond, c’est-à-dire cette scène centrale entourée de gradins pouvant accueillir près de cinq cents personnes. Ce dispositif rappelait la piste de cirque, les théâtres antiques ou élisabéthains. Cette scène à trois cent soixante degrés a sans doute été victime de l’absence d’œuvres adaptées, et très rapidement des gradins, aujourd’hui devenus le fond de scène, furent condamnés. Les travaux successifs – re-configuration en demi-arc de cercle avec l’ajout du parterre à l’orchestre, mises aux normes de sécurité, installation d’un ascenseur – ont réduit le nombre de sièges à trois cents puis finalement à deux cent cinquante. Avec cette salle qui garde les stigmates de ce théâtre en rond avec les gradins sur les côtés en avant-scène, les spectateurs embrassent ainsi l’espace scénique. De plus, le dispositif en gradins très pentus est propice à une proximité scène-salle. Le public et les artistes sont très sensibles à cette relation d’intimité. Nous en avons régulièrement de nombreux témoignages chaleureux.

RM : Les sièges du Centre étaient à l’origine orange, n’est-ce pas ?

BS : En effet, avec les sièges du Centre culturel, nous sommes passés par toutes les couleurs ; du orange d’abord, du bleu, et aujourd’hui du rouge. Les sièges bleus déjà anciens ont été changés et donnés à l’été 2006 à Emmaüs International pour être acheminés par camion et par bateau en Bosnie, et équiper ainsi deux salles de théâtre à Srebrenica.

RM : Y a-t-il une raison particulière au choix de ces couleurs ?

BS : Je serai bien en peine de le dire. La couleur orange est caractéristique des années soixante-dix et nous la retrouvons au foyer avec le carrelage du sol autour de la cheminée. Les assises orange de la salle ont ensuite été remplacées par des sièges bleus avec dossier. De ce bleu très caractéristique de certains théâtres du XVIIIe – on peut voir encore ce bleu au parterre et aux balcons du Théâtre Montansier et de l’Opéra royal à Versailles –, ce « bleu des diamantaires » qui tapisse l’intérieur des coffrets à bijoux et qui met en valeur l’éclat des diamants, raconte-t-on. Ainsi, jusqu’en 2006, avions-nous une salle particulièrement bien adaptée à un public endiamanté. (rires) Avec le rouge, nous basculons tout de suite dans le théâtre bourgeois du XIXe siècle. Aujourd’hui, ce rouge des sièges a peut-être été choisi pour faire oublier ce rideau de théâtre en velours cramoisi qui n’a jamais existé… faute de cadre de scène.

RM : Peux-tu nous en dire un peu plus sur le moment qui a juste précédé la construction du bâtiment ? Par qui ? Pourquoi ?

BS : Il apparaît que ce projet est issu d’une réflexion menée par la municipalité d’alors qui a conclu à l’implantation d’une Maison des Jeunes et de la Culture dans un lieu central qui devait être un point de rencontre entre les nouveaux quartiers de l’époque et le vieux  bourg ; une réflexion qui s’appuyait sur l’expérience de la précédente MJC créée en 1961 et qui était localisée sur deux sites : l’ancien appartement témoin des Grandes Terres et la salle de l’Orangerie du Chenil. Le projet prévoyait aussi des « foyers de quartiers », dans le local déjà existant des Grandes Terres, au Chenil, au quartier de Montval et un autre plus tard dans le quartier des « Oiseaux Ombrages ». Pour l’emplacement de la Maison centrale, le choix s’est vite porté sur la propriété Gervais – actuellement appelée parc Jean Witold – acquise par la ville en 1966 en vue, déjà, d’en faire le futur « Centre culturel » de Marly. Les plans prévoyaient aussi qu’y soient adossés un terrain omnisports et un théâtre de verdure. La Maison Jean Vilar – dite alors aussi des Sablons – devait accueillir les activités de spectacle, de poterie, de photographie, une bibliothèque et même un local pour la rédaction et l’impression du journal M.J.C.
Des photographies montrant des réunions de concertation sur ce projet – des réunions qui ont été nombreuses – sont conservées aux archives de la ville. N’est-ce pas, Rudy ?
L’historien Pierre Nickler en sait beaucoup sur le sujet.

RM : On nous a dit que son épouse avait œuvré au moment de la construction, notamment d’un point de vue pratique avec le réaménagement des loges par exemple.

BS : Micheline Nickler a été très active au moment de la création de la Maison Jean Vilar. Elle a eu un regard de professionnel du spectacle vivant et une force de persuasion qui ont permis d’éviter quelques erreurs de conception. Les sanitaires pour les artistes – douches et toilettes – n’apparaissaient pas sur les plans initiaux. Micheline avait été très attentive à ce que soient bien prises en compte les fonctionnalités inhérentes à un théâtre. Elle a siégé de nombreuses années au conseil d’administration et a été d’un très grand soutien pour que le Centre culturel garde et développe sa programmation artistique professionnelle. Elle a été aussi une grande pédagogue. Avec son association Esop, elle a créé de nombreuses pièces à Vilar, mais aussi au théâtre de verdure dans le parc de Marly, et même à l’église Saint-Vigor avec Esther de Racine à l’occasion du trois-centième anniversaire de la disparition de l’auteur. De nombreuses troupes de théâtre amateur créées ensuite doivent beaucoup à Micheline. Elle a été une femme merveilleuse et passionnée.

RM : à quoi correspondent les changement de nom du lieu ?

BS : Les activités, et avec elles les dénominations du lieu, ont évoluées depuis la création et son inauguration le 18 novembre 1972. Après avoir été Maison des Jeunes et de la Culture, s’est opérée en 1982 une séparation des activités ; d’un côté la jeunesse avec l’OME (Office Municipal pour l’Enfance) qui deviendra plus tard l’OMEJ (Office Municipal pour l’Enfance et la Jeunesse) et d’un autre le culturel avec l’OMAC (Office Municipal d’Action Culturelle). En 1990, l’association prendra la fonction et le nom de Centre culturel, Centre culturel Jean Vilar. Renée Vilar avait été sollicitée pour donner le nom de son époux décédé en mai 71 à la future MJC.

1. Lettre de l’architecte Robert Benoît, MJC Jean-Vilar, Marly-le-Roi, France [Techniques et architecture 294 – 10/1973 – p. 106]
2. Gérard Constant a été maire-adjoint de Marly-le-Roi de 1977 à 1989.